André-Luc Goarant (né en 1950), dernier éclusier du pont de La Chaume

M. André-Luc Goarant, aujourd'hui en retraite, a fait sa carrière aux Ponts et Chaussées puis à l'Équipement aux Sables-d'Olonne. Il a été notamment le dernier éclusier du pont de La Chaume de 1975 à 1978, puis le gardien de la tour dite d'Arundel de 1978 à 1986. Il était également passionné des vestiges du mur de l'Atlantique sur la côte sablaise et vendéenne.

Gros plan des rouages actionnant les écluses du pont de la Chaume (jpg - 163 Ko)

Présentation

Archives municipales : « Bonjour M. Goarant, nous vous remercions de nous recevoir à votre domicile afin de nous confier vos souvenirs d’ancien éclusier du pont de La Chaume. Mais avant tout, pourriez-vous vous présenter s’il vous plaît ? ».

André-Luc Goarant : « Je suis né le 16 juin 1950 à La Roche-sur-Yon. Mon père Louis Goarant était enseignant au collège Saint-Louis, et ma mère, Camille Astoul était la fille du peintre yonnais André Astoul (1886-1950).
Après mes études, j’ai effectué mon service militaire à Saumur avant d’occuper des postes de surveillant dans des établissements scolaires en Vendée. C’est le hasard qui m’a fait découvrir le métier d’éclusier car rien ne me prédestinait à cet emploi. J’ai effectué ce travail jusqu’en 1978, date de la destruction du pont-vannes de La Chaume ».

Le recrutement

Archives municipales : « Quand êtes-vous entré à la subdivision de l’Équipement aux Sables ? »

A.-L. Goarant : « Je suis arrivé aux Sables-d’Olonne en 1975, pour être embauché au service maritime comme auxiliaire aux voies de navigation affecté à l’écluse de chasses (pont-vannes) de La Chaume. Pour l’anecdote, lorsque j’ai postulé, mon entretien d’embauche s’est passé au Chouchou Bar, situé sur le quai Emmanuel Garnier.
C’est là que j’ai rencontré MM. Fauvet et Ravon, les responsables. Ils étaient tous les deux à prendre leur café à 9 heures.
- M. Fauvet : « Ça t’intéresse ? »
- A.-L. Goarant : « Oui »
- M. Fauvet : « Je te préviens, tu seras pas payé cher, mais tu feras pas grand chose » !
C’est donc comme cela que je suis entré à l’Équipement ». (rires)

Le pont-vannes

Archives municipales : « Pourriez-vous nous décrire le fonctionnement du pont-vannes ? »

A.-L. Goarant : « Le pont-vannes fonctionnait avec l’énergie de la mer. Il fallait venir avant l’étal (eau à niveau égal de chaque côté de l’écluse). On prenait de l’eau uniquement au-dessus d’une marée de 60. On prenait alors des treuils pour tirer les portes. Les portes de l’amont de l’écluse étaient sur pivot central que l’on ouvrait à l’aide d’un câble pour tirer. Ensuite l’ouverture des portes était maintenue par des madriers.
Le pont comportait 4 pertuis, mais on en utilisait que 2, ceux de l’extrémité. En aval de l’écluse, il y avait les portes.
Je me souviens surtout que la Ch’noue était très sale. Les Chaumois venaient y jeter leurs eaux sales et leurs excréments ainsi que tout ce qui traînait... »

Pont de la Chaume avec les écluses ouvertes (prise d'eau), 1976 (jpg - 120 Ko)

La signalisation

Archives municipales : « M. Goarant, comment étaient signalées les manœuvres du pont-vannes ? »

A.-L. Goarant : « Il y avait un mât sur lequel on hissait différents pavillons selon les mouvements d’eau. Il y avait à l’époque 3 postes de pavillonnage : 1 à l’écluse de La Chaume, 1 route des Maraîchers et 1 dans les marais de l’Ile d’Olonne.

Pavillon rouge → Prise d’eau
Carré blanc à liseré bleu autour → Manœuvre de va-et-vient « lest ou vague » , c’est-à-dire lavage pendant 3-4 jours
Pavillon triangulaire bleu/blanc/rouge → Chasses ou « renvois »

Le programme était affiché tous les mois à l’Équipement, dans les mairies et à la capitainerie du port.

Il y avait :

  • 2 séries de prises de nouvelles eaux/mois
  • 4-5 renvois d’eau/mois
  • 2 grands lavages/mois

Quand on prenait de l’eau, on ouvrait la Bauduère et il fallait se coordonner avec le syndicat des marais de la Gachère (président Marcel Hordenneau). Il fallait faire attention car il y avait des parcs à huîtres au niveau de port Olona, du fait de l’antifouling des bateaux qui posait des problèmes au niveau des coquilles d’huîtres.

Le poste d'éclusier

Archives municipales : « Pourriez-vous maintenant nous expliquer votre travail d’éclusier ? »

A.-L. Goarant : « Il fallait être à deux hommes minimum pour manœuvrer les portes :

  • 1 était debout jambes écartées pour balancer le câble avec le crochet ;
  • 1 autre attrapait le crochet avec une gaffe et allait le placer en haut de la porte vanne ;
  • 1 autre « virait » au treuil.

Pour fermer, il fallait crocheter pour enlever les madriers et les poser sur les môles, puis incliner légèrement la porte et freiner au treuil et virer un coup de guindeau (le guindeau est un treuil à axe horizontal utilisé sur les navires pour relever l'ancre, il est également utilisé pour virer les aussières). Pour verrouiller la porte, c’était le chef qui faisait la manœuvre car c’était très dangereux.
L’entretien des portes des écluses se faisait avec de l’huile et de la graisse, ainsi qu’un couteau à coque pour nettoyer les portes et enlever les coquillages.

Je me souviens que pendant le chantier de Port Olona, il fallait manœuvrer les deux écluses (celle du pont de La Chaume et celle du pont de la rocade depuis 1976) pour protéger l’entreprise Charrier qui travaillait sur la digue de protection ».

Archives municipales : « Quelles étaient les autres écluses ? »

A.-L. Goarant : « Il y avait les écluses de la Bauduère. Il s’agissait de portes à crémaillère manuelle. Et les écluses de la rocade avec des portes à crémaillère électrique. Je précise que j'étais également éclusier aux Loirs. Les écluses de la Bauduère étaient un intermédiaire sur le canal entre les Sables et la Gachère qui donnait souvent la cote d'alerte pour les crues nocives pour les huîtres !!! le fameux doucin ou les « eaux blanches ». Tout cela était mécanique et manuel... il fallait pavillonner en trois endroits pour informer la population dépendante de nos manœuvres (propriétaires, ostréiculteurs, entreprises).
Nous étions sur le pont par tous les temps, jonglant entre deux écluses pour chasser jours et nuits au jusant. Nous allions voir au pont Chartan de Saint-Mathurin où les champs inondaient les effets de nos Châsses... ».

 

Gros plan sur les écluses fermées, un homme marchant dans le bassin vide (radier en amont du pont) (jpg - 196 Ko)

La fin du pont

Archives municipales : « Avez-vous des souvenirs de la destruction du pont-vannes le 7 novembre 1978 ? ».

A.-L. Goarant : « De mémoire, la dernière intervention a consisté au démontage du bastingage et des infrastructures. Et on nous a dit que ce n’était pas la peine de manœuvrer...

Le vieux pont de La Chaume (1846-1978) était un lieu de rendez-vous, un repère... on y trouvait les pêcheurs de civelles et dans le Bar du Pont nous attendions l'étale de marée pour ouvrir ou fermer, en éclusant quelques verres... nous étions connus, appréciés. « ils attendaient aussi la manœuvre »... Quand la plaisance a décidé du sort du pont, nous sommes venus un matin pour démonter les bastingages et clôtures. Nous étions quelques agents de travaux avec un forgeron. Il y avait pas mal de Chaumois regroupés côté Chaume et je peux vous dire qu'ils faisaient la « goule ». Nous fûmes insultés et nous fîmes demi-tour ! Le radier était tellement costaud et bien fait en moellons de granit que les pelleteuses y cassaient leurs dents... franchement, c'est comme si on avait massacré un être vivant... »

 

Destruction du pont en novembre 1978, il ne reste ici que les piliers avec des gravats dessus. (jpg - 191 Ko)

Les accidents

Archives municipales : « Auriez-vous en mémoire des accidents qui ont eu lieu au pont-vannes ? »

A.-L. Goarant : « Oui, environ 2-3 fois, des embarcations qui se sont cassées dans les écluses, et notamment des enfants qui ont chaviré.
Lorsqu’on manœuvrait, on gueulait « On ouvre ! » pour avertir les pêcheurs de pibales (civelles ou alevins d’anguilles) de l’ouverture des portes.
En échange, il arrivait souvent que l’on nous donne un seau de pibales ou une bourriche d’huîtres ».

Le gardien de phare

Archives municipales : « Quel autre poste avez-vous occupé après cette période ? »

A.-L. Goarant : « J’ai été gardien de phare de 1978 à 1986. En effet, le personnel du service des phares était composé d’éclusiers et d’agents de travaux et 1 gardien des phares.
J’ai été formé par Guy Le Berre à Arundel pendant une semaine. J’ai ainsi tout noté sur un grand cahier ».

Archives municipales : « Et qu’elle était alors votre activité ? »

A.-L. Goarant : « J’ai fait 21 nuits de garde en février 1979 à Arundel, de 17h30 à 9h30. Il fallait faire une ronde à l’allumage, faire le réglage des horloges d’allumage au phare, plus les deux feux d’alignement à la place Maraud. Il y avait aussi le contrôle de la sirène de brume entre la jetée Saint-Nicolas (Ouest) et la jetée des Sables (Est). Il y avait alors un essai de sirène de brume par semaine.
Je faisais également le contrôle VHS. J’allais en haut d’Arundel pour un contrôle visuel des feux aux jumelles :

  • bouée des petites barges (7 éclats),
  • les Barges (1 feu rouge),
  • bouée du Nouch,
  • feux de la Potence.

En cas de panne, on envoyait un AVURNAV (Avis Urgent aux Navigateurs) sur Arcachon Radio, Saint-Nazaire Radio et la Marine Nationale. On a eu à le faire 3 ou 4 fois (lors de pannes de feux et/ou de rotation), notamment la panne de la bouée du Nouch ».

Archives municipales : « Avez vous ressenti quelque chose de spécial lorsque vous étiez en haut de la tour d'Arundel ? »

A.-L. Goarant : « Quand on me proposa les phares en 1978, personne ne voulait monter !! (expression Phares et Balises) Ils ne savent pas ce qu'ils ont perdu !! Ce sentiment de force, de puissance et de beauté… Quand je me retrouvais seul, en haut dans la nuit... les bruits des moteurs des chalutiers, des petits qui cabotaient pas loin, les étoiles, la Lune, je finissais par reconnaître au bruit des culbuteurs les noms des bateaux... certains qui enfilaient le chenal me saluaient... quelle joie !! Je me sentais utile,  protecteur. Je regardais mes appareils tous électro/mécaniques, bien huilés, propres, les ampoules des basculateurs au mercure qui rythmaient le phare. Ce bruit : « clic » « clac » qui était son cœur… Je passais le chiffon (un gardien est le roi du ménage !), je montais dans la salle radio où le signal Morse : ls, ls, ls  ls, indiquait les sables, les sables, les sables sur toutes les VHS de bord... je sentais mes marins comme mes enfants qui là-bas travaillaient pour nous tous et toutes. J’étais conscient donc vivant... je n'ai qu'un certificat d'études primaire mais j'avais un beau travail... Voilà !
Tout à coup !!! une alarme sonnait !! je consultais le tableau de pannes un peu nerveux. Saint-Nicolas HS ! Je prenais alors les jumelles, "confirmais" en visuel et je téléphonais à Saint-Nazaire radio, Arcachon radio, et Marine Nationale pour lancer un « AVURNAV » (avis urgent navigateurs ) indiquant mon numéro de phare. Je signalais le problème. Une voix répondait « reçu » et diffusait en VHF sur les postes de bord ! En 5 minutes les petits savaient et la plaisance aussi. Je renseignais ensuite le registre du phare ».